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  • Yusra Qadir

Prévenir et mettre fin à la violence fondée sur le genre : Pourquoi les lignes ne bougent-elles pas ?

Dernière mise à jour : 8 avr.

Par : Yusra Qadir, Vice-présidente, Programmes et défense d’intérêts



La violence fondée sur le genre est un enjeu universel et crucial en matière des droits de la personne et d’autonomisation des femmes. Au Canada, plus de 4 femmes sur 10 ont subi une forme ou une autre de violence conjugale au cours de leur vie. (Statistique Canada, 2021). La violence fondée sur le genre est ancrée dans des systèmes et est perpétuée par des structures et des approches patriarcales utilisées par les personnes en position de pouvoir. Les femmes racisées, autochtones et les minorités de genre sont les principales victimes de violence fondée sur le genre. Une femme ou une fille est tuée toutes les 48 heures au Canada (Observatoire canadien du fémicide pour la justice et la responsabilisation, 20202021 et 2022). 


Outre les effets dévastateurs sur les survivantes et leurs familles, la violence fondée sur le genre a de graves conséquences économiques. Les contribuables canadiens doivent débourser 7,4 milliards de dollars pour faire face aux conséquences liées à la violence conjugale (Justice Canada, 2009). Bien qu’on ait enregistré moins de plaintes concernant certains cas de violence fondée sur le genre, l’incidence globale de cette forme de violence ou sa fréquence est restée constante au cours des dernières années. La pandémie de la COVID-19 et ses conséquences ont augmenté l’incidence de la violence fondée sur le genre, exposant davantage de femmes et de filles à la violence, que ce soit pour la première fois ou de façon plus intense. 


Ces données soulèvent des questions essentielles : quelles sont les mesures prises et comment sont-elles mises en œuvre ? Qu’est-ce qui nous échappe ? Comment faire bouger les lignes pour prévenir et mettre fin à la violence fondée sur le genre ?


 

QUELLES SONT LES MESURES PRISES ET COMMENT SONT-ELLES MISES EN CEUVRE ?

Le Canada soutient les efforts de lutte contre la violence fondée sur le genre aux niveaux fédéral et provincial. En 2022, un Plan d’action national décennal pour mettre fin à la violence fondée sur le genre a été mis en place pour soutenir et orienter de façon stratégique les programmes de lutte contre la violence fondée sur le genre.


Plusieurs programmes visent à répondre à la violence fondée sur le genre et à soutenir les survivantes. Ce sont des services essentiels pour favoriser la guérison et reconstruire la vie des femmes et des filles, et dans de nombreux cas, de leurs enfants également. Ces programmes vont de la fourniture d’abris d’urgence ou de transition, de l’aide juridique, du conseil clinique, etc., au renforcement institutionnel et à la formation au renforcement des capacités pour le personnel de première ligne. Le cadre de l’ACS plus a été mis en avant et les ministères et organismes gouvernementaux financés dans ce contexte sont tenus ou invités (selon leur mode de financement ou leur bailleur de fonds) à l’utiliser pour concevoir et mettre en œuvre leurs programmes. 


Les organismes ne disposent souvent pas d’un financement suffisant, ce qui les empêche d’offrir des services adaptés aux besoins des personnes concernées. Ils subissent beaucoup de pression, car ils doivent aller à la quête des projets pour continuer à fournir à leurs clients les services dont ils ont besoin. Plusieurs organismes ont mis à l’essai des projets réactifs fondés sur les pratiques exemplaires et l’innovation. Cependant, bien qu’ils soient financés, les ressources pour mettre en œuvre les projets pilotes réussis à plus grande échelle sont rares. 


Même si des efforts ont été déployés pour une meilleure coordination des programmes, on constate un cloisonnement important qui, en fin de compte, oblige les femmes, les filles et les enfants déjà vulnérables et ayant des besoins multiples et complexes à se tourner vers des programmes de soutien des victimes de violence basée sur le genre, des programmes de lutte contre la pauvreté, des programmes familiaux, des programmes d’aide juridique, des programmes de soutien en matière de santé mentale, etc., pour accéder à un continuum de soutien afin de guérir et de reconstruire efficacement leur vie. 


 

QU’EST-CE QUI NOUS ÉCHAPPE ?


Les efforts de prévention de la violence fondée sur le genre sont extrêmement sous-financés alors qu’il s’agit d’un besoin essentiel. Cette lutte et ses conséquences ont un coût social, émotionnel et économique élevé. Reconnaître l’importance d’investir dans les programmes de prévention est un moyen proactif d’empêcher la violence fondée sur le genre de se reproduire. Le financement des programmes de prévention doit être accru dans la mesure où cela permettrait de réduire considérablement les coûts liés à la prise en charge de la violence fondée sur le genre. La charge de travail des services répressifs et du système judiciaire peut s’en trouver allégée, ce qui contribuerait à renforcer le tissu social, à amener les ménages et la communauté à faire preuve de résilience et à aider les familles à rester unies.


Un financement stable reste difficile : les organismes doivent rechercher des financements fragmentaires et les exploiter. En raison de l’effectif limité, l’accent ne sera plus mis sur la fourniture de services de qualité et l’amélioration des programmes, mais sur la mobilisation de ressources pour la poursuite des programmes.


Des programmes coordonnés et synergiques au sein et entre les ministères, les différents ordres de gouvernement et les organismes au service des communautés peuvent permettre à toutes les parties prenantes d’optimiser les ressources et le rendement, de contribuer efficacement en fonction de leur valeur ajoutée, de s’appuyer sur le travail de chacun et d’éviter les doubles emplois.


Programmes holistiques avec des objectifs et des ressources explicites axés sur la violence fondée sur le genre : l’expérience mondiale et canadienne montre que l’application de l’approche de l’ACS+ à des cycles de programmes ou « l’intégration de la violence fondée sur le genre ou de l’égalité des genres » ne suffit pas. Il est essentiel que tous les programmes soient assortis d’objectifs, d’indicateurs et de ressources explicites axés sur la violence fondée sur le genre, ce qui permettra de passer de la réflexion à l’action et à la responsabilisation.


Services de prévention et d’intervention adaptés à la culture : les services en place ne sont pas adaptés à la culture, notamment à celle des communautés autochtones ou des nouveaux arrivants/immigrants, en raison de leur mode de vie, de leurs systèmes sociaux/communautaires, de leur pratique de la foi et de leur culture, et de l’alignement de leurs valeurs. En conséquence, les femmes appartenant aux communautés les plus vulnérables se retrouvent coincées dans des relations de violence, car elles doivent choisir entre fuir la violence ou compromettre/perdre leur identité, leurs pratiques et leurs valeurs religieuses et culturelles. Ce dilemme complique considérablement la tâche aux mères qui fuient la violence, car élever leurs enfants dans le respect de leur culture revêt une importance particulière dans leur mode de vie.


Programmes ciblés à l’intention des groupes les plus vulnérables et à forte représentation : les programmes de lutte contre la violence fondée sur le genre sont uniformes, ce qui les rend moins efficaces pour les groupes les plus représentés dans les données relatives à la violence basée sur le genre. Ces groupes présentent souvent des vulnérabilités spécifiques nécessitant des services spécifiques. Il est essentiel d’adopter des approches flexibles axées sur les clients. Par exemple, au lieu de s’en tenir à des programmes généraux de lutte contre la violence fondée sur le genre, il peut être nécessaire de concevoir des programmes différents visant à soutenir les femmes appartenant à des communautés racialisées et autochtones, à certaines confessions religieuses, ou vivant dans de petits centres ou des communautés rurales.


La mobilisation des hommes et des garçons est essentielle pour une prévention et une réponse efficaces à la violence fondée sur le genre. Il est important de le reconnaître et de financer suffisamment les initiatives dans ce sens. Le fait de créer un changement de comportement et promouvoir une masculinité positive chez les hommes et les garçons permettra non seulement de soutenir les femmes dans leurs familles et leurs communautés, mais aussi de former la prochaine génération d’hommes et de garçons qui se joindront à la lutte pour prévenir et mettre fin à la violence fondée sur le genre, dont sont victimes les femmes dans leurs foyers et leurs communautés.


 

COMMENT FAIRE BOUGER LES LIGNES ?


Nous avons besoin d’un financement féministe pour mener à bien les programmes de lutte contre la violence fondée sur le genre. Le Canada applique une Politique d’aide internationale féministe. Il est urgent que nous lui emboîtions le pas. Concrètement, il s’agira de mettre l’accent sur une approche axée sur les droits de la personne, d’investir simultanément dans la prévention et la réponse, de mettre en place des programmes flexibles et globaux incluant des services de garde d’enfants et de soutien aux familles, de reconnaître le travail de soins non rémunéré et la charge mentale des femmes et des filles, de restaurer la dignité et de renforcer la résilience en recourant à des approches fondées sur les forces, d’utiliser des approches communautaires et dirigées par les communautés, de faire participer de manière significative les hommes et les garçons, de renforcer les capacités institutionnelles et sectorielles grâce à des ressources appropriées, opportunes et cohérentes, et de favoriser intentionnellement une culture de réflexion, de collaboration et de responsabilisation.


Les programmes de lutte contre la violence fondée sur le genre sont conçus à l’intention des groupes les plus vulnérables de ce pays. Investir dans la prévention et la réponse à cette violence permettra de sauver des vies et l’argent des contribuables. Par conséquent, la création, la mise en œuvre et la poursuite des programmes et du financement de la lutte contre la violence fondée sur le genre ne devraient pas faire l’objet d’une politique ou servir à marquer des points.


Les décideurs politiques et les organismes qui proposent des programmes doivent abandonner l’état d’esprit de pénurie. Le Canada est un pays riche et, compte tenu des modèles appropriés de financement des programmes et de la volonté politique, il devrait atteindre l’égalité des genres à l’échelle nationale et réaliser les objectifs de développement durable en matière d’égalité des genres. Cela commencera par la compréhension et l’adoption de mentalités, de modèles et de mesures en matière d’équité.


Organiser des séances de discussion, écouter les communautés et les laisser décider : les communautés sont les mieux placées pour évaluer leurs besoins et trouver des solutions aux problèmes. Leurs solutions sont réalisables, culturellement appropriées et alignées sur les valeurs de la communauté, puisqu’elles sont les principales concernées. Les femmes et les jeunes filles, ainsi que les organismes à leur service, devraient être conviées dans les instances de décision et faire valoir leurs idées. Il convient également de créer des espaces sécuritaires dédiés à la défense des intérêts afin d’évaluer les politiques existantes et d’identifier les lacunes.


Obtenir des données exactes et les exploiter : la collecte et l’utilisation de statistiques désagrégées, notamment la collecte de données portant spécifiquement sur legenre et les formes croisées d’inégalité est essentielle pour ne laisser aucune femme ou fille pour compte. Ce processus est capital pour avoir des politiques, des programmes et une cartographie d’impact efficaces. Faire le point en créant du temps et de l’espace pour analyser les données régulièrement et intentionnellement permet d’élaborer des programmes réactifs fondés sur les données, qui évoluent en fonction des besoins de la communauté.


Accueillir l’innovation et le changement : briser les codes et être suffisamment audacieux pour remettre en question et identifier les modèles de financement, de partenariat ou de prestation de services qui ne fonctionnent pas. Solliciter le financement de programmes et de modèles innovants pouvant fournir des solutions susceptibles d’être adaptées à plus grande échelle.


Créer des foras multipartites pour des partenariats stratégiques à fort impact : la lutte contre la violence fondée sur le genre, dont des femmes et des filles sont victimes nécessite une approche multidimensionnelle et multipartite. Compte tenu de l’impact sociétal et économique de la violence fondée sur le genre, le fait de réunir des groupes communautaires, des universités, des services gouvernementaux, des organismes prestataires de services et le secteur privé peut contribuer à favoriser des partenariats, la mobilisation des connaissances et l’innovation pour une intervention à fort impact. 


 

Pour en savoir plus sur le projet Violence envers les femmes », veuillez consulter le site suivant : https://www.mothersmattercentre.ca/fr/violence-against-women

Pour découvrir comment le MMC fait participer les hommes et les garçons, veuillez consulter le site : https://www.mothersmattercentre.ca/fr/men-like-me 

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